jeudi 18 juin 2026

Pour une philosophie contemporaine de l'intelligence artificielle

Cycle « Du régime communicationnel au régime informationnel, puis au régime patrimoniel de l'humanité »

Avril 2025.

Comme beaucoup d'autres, j'ai commencé à utiliser les grands modèles de langage avec curiosité. Je m'attendais à découvrir un outil puissant. Je ne m'attendais pas à être confronté à une question philosophique.

Très vite, il m'est apparu que ce qui se jouait ne relevait pas seulement d'une innovation technologique supplémentaire. Quelque chose de plus profond semblait en train de se produire : les conditions mêmes de la communication humaine paraissaient se transformer.

Cette intuition fut le point de départ d'une enquête qui devait initialement donner lieu à quelques articles. Elle s'est progressivement développée en un cycle de douze essais représentant plusieurs centaines de milliers de mots et couvrant des domaines aussi divers que le langage, le sens, la mémoire, le travail, la souveraineté, l'information, le discernement et le patrimoine.

Avec le recul, ce parcours apparaît comme une tentative de répondre à la question suivante : comment l'humanité peut-elle habiter les transformations successives du régime communicationnel, du régime informationnel et du régime patrimoniel, sans perdre sa capacité de discernement, de transmission et de répondabilité ?

I. La découverte du régime communicationnel

La première étape fut l'identification de ce que j'ai appelé le nouveau régime communicationnel de l'humanité.

L'apparition des grands modèles de langage ne modifie pas seulement les outils de communication. Elle transforme les conditions mêmes de production, de circulation et de validation des énoncés.

Pour la première fois dans l'histoire, des systèmes non humains deviennent capables de produire à grande échelle des textes, des réponses, des explications, des résumés et des argumentations qui participent directement à l'espace public du langage.

Cette découverte donna naissance au premier essai du cycle.

Souhaitant que cette réflexion soit accessible à des publics aux sensibilités linguistiques différentes, j'en ai publié deux versions : une version de référence et une version rédigée en écriture inclusive, non pas au sens de l'inclusion grammaticale masculin-féminin, mais de l'accessibilité cognitive du texte.

Il s'agissait juste d'une démarche visant à rendre les concepts plus immédiatement compréhensibles par le plus grand nombre, sans en modifier le contenu.

Cette double publication constituait en elle-même une première expérimentation des enjeux communicationnels analysés dans l'essai : comment transmettre une même idée à des publics différents tout en préservant l'intégrité du sens.

Au-delà de cette adaptation rédactionnelle, les deux textes défendent la même thèse : l'humanité est entrée dans un nouveau régime communicationnel dont les conséquences dépassent largement le seul domaine des technologies numériques.

II. Les trois régimes de l'intelligence artefactuelle

L'enquête ne pouvait cependant s'arrêter là. Comprendre les effets communicationnels des modèles supposait de comprendre leur fonctionnement.

Cette recherche m'a conduit à distinguer trois régimes complémentaires :

Le régime du sens concerne la production des significations.

Le régime communicationnel concerne le langage, la circulation des énoncés, l'autorité, l'imputabilité et les effets sociaux des messages.

Le régime métabolique concerne les infrastructures matérielles, énergétiques, organisationnelles et humaines qui rendent possibles les deux premiers.

Ces trois régimes furent progressivement articulés dans une architectonique générale de l'intelligence artefactuelle.

À ce stade, j'avais le sentiment d'avoir identifié les principaux fondements philosophiques de l'intelligence artificielle contemporaine. Je me trompais.

III. Les conséquences anthropologiques

Une fois les régimes identifiés, une nouvelle question s'est imposée.

Que produisent-ils sur nous ?

L'attention s'est alors déplacée des systèmes vers les humains qui vivent avec eux.

Cette troisième étape du parcours a conduit à explorer :

L'intelligence artificielle n'apparaissait plus seulement comme un objet technique ou théorique. Elle devenait un phénomène anthropologique.

La question n'était plus seulement : comment fonctionnent les modèles ?mais : comment l'humanité se transforme-t-elle au contact de ces modèles ?

IV. Le basculement vers le régime informationnel

C'est à ce moment que l'analyse a changé d'échelle et qu'elle a produit les essais 9, 10, 11 et 12 (là encore, en cours de finalisation, mais déjà bien avancés).

Progressivement, l'objet d'étude a cessé d'être l'intelligence artificielle elle-même.

Les modèles apparaissaient désormais comme les révélateurs d'une transformation plus vaste : l'entrée de l'humanité dans un nouveau régime informationnel.

La mémoire, les documents, les traces, les connaissances, les représentations et les récits ne constituent plus simplement un environnement de l'action humaine.

Ils deviennent le milieu dans lequel nous habitons.

Cette découverte a conduit à explorer plusieurs questions nouvelles :

  • la souveraineté algorithmique (deuxième partie de l'essai 8) ;

  • les imaginaires collectifs (essai 9) ;

  • les infrastructures de l'information (essai 10).

V. Du régime informationnel au régime patrimoniel

Une dernière question demeurait pourtant ouverte : que faisons-nous de tout ce qui est produit, conservé, documenté et mémorisé ?

Autrement dit : que transmettons-nous ?

Cette interrogation m'a progressivement conduit vers la notion de patrimoine.

Non pas le patrimoine entendu comme simple conservation du passé, mais comme ensemble des héritages matériels et immatériels transmis à travers le temps, les générations, les cultures, les pays, les langues.

Le patrimoine introduit donc une dimension supplémentaire : celle de la responsabilité envers les générations passées, présentes et futures.

L'âge informationnel pose la question du discernement (essai 11).

L'âge patrimoniel pose celle de la transmission (essai 12).

C'est dans cette perspective qu'est né le projet IAPH (Intelligentia Artefacta Patrimonii Humanitatis), imaginé dans le sillage du projet Vatican, consacré à l'intelligence patrimoniale et à la mise en relation des héritages de l'humanité.

Une déclaration de principes

Au terme de ce parcours, une conviction s'est progressivement imposée.

Les questions soulevées par l'intelligence artificielle ne concernent pas seulement les performances des systèmes. Elles concernent les conditions mêmes de la continuité humaine.

Produire une réponse ne revient pas à répondre de cette réponse.

Cette distinction constitue le point de départ du manifeste « De l'âge de l'imitation à l'âge de l'assomption ». Pendant plusieurs décennies, la question dominante a été celle de l'imitation : une machine peut-elle reproduire certains comportements habituellement associés à l'intelligence humaine ? L'essor des modèles génératifs montre que cette interrogation ne suffit plus.

La question décisive n'est plus seulement : « Que peut produire un système ? » Elle devient : « Qui répond de ce qui est produit ? »

Autrement dit, nous entrons progressivement dans un âge de l'assomption. Un âge dans lequel la valeur d'une réponse ne dépend plus de sa plausibilité, mais surtout de la capacité d'un sujet à en assumer les conséquences, à l'inscrire dans une histoire et à la transmettre.

Une civilisation ne se définit pas uniquement par ce qu'elle invente. Elle se définit aussi par ce qu'elle choisit de préserver, d'interpréter, de réactiver et de transmettre.

Dans cette perspective, la figure centrale de l'âge patrimoniel n'est ni le producteur ni le consommateur. C'est le dépositaire.

Le dépositaire reçoit un héritage qu'il n'a pas créé, répond de ce qu'il en fait et le transmet à son tour.

La question décisive de notre époque n'est peut-être plus seulement celle de l'intelligence, mais aussi celle de la transmission.

Les douze essais

Essai 1 — Le nouveau régime communicationnel de l’humanité / Architecture contemporaine des régimes du langage

Essai 2 — Pour une théorie et une pratique du sens à l’ère des modèles / Herméneutique, répondabilité et interprétations

Essai 3* — Le métabolisme de l’intelligence artificielle / Condition du sens, de la communication et de la responsabilité

Essai 4 — Les trois régimes de l’IA : sens, communication, métabolisme / Architectonique de l’Intelligence artefactuelle

Essai 5 — Pour une écologie du sens : le langage comme milieu hybride / Essai sur l’expérience du sens dans le monologue humain-IA

Essai 6 — De la mémoire humaine à la mémoire machinique / Trace, rappel, architecture de la mémoire

Essai 7  — De maillons faibles à maillons fiables : refonder le (monde du) travail à l’ère de l’IA / Transformer le travail, réorganiser le monde du travail

Essai 8** — Gouverner les paradoxes : la souveraineté algorithmique à l’ère des écosystèmes génératifs / Sens, communication et métabolisme : trois régimes à l'épreuve de la souveraineté d'accès

Essai 9 — Pour un imaginaire et un horizon à nouveau habitables / Résister à l’occupation permanente du visible et du pensable

Essai 10 — Le nouveau régime informationnel de l’humanité / Basculement textoral : oïkosphère, oïkotexte et stabilisation du réel

Essai 11 — Pour une écologie du discernement / Du partage cognitif humain-machine à l'âge de l'assomption

Essai 12*** — INTELLIGENTIA ARTIFICIALIS PATRIMONII HUMANITATIS (IAPH) / De la dispersion patrimoniale au régime patrimoniel de l'humanité



* Note sur le titre de l'essai 3 : le titre originel, « Sens, communication et métabolisme : les trois régimes de l’IA / Pour une philosophie contemporaine de l’intelligence artificielle », avait été choisi en pensant qu'il représentait l'achèvement d'un triptyque. Comme je l'écrivais : « Cet essai conclut le triptyque des trois régimes de l'intelligence artificielle. », j'étais loin d'imaginer ce qui allait suivre...

** Note sur l'essai 8 : titre légèrement modifié en vue de la publication d'une deuxième partie, aussi conséquente que la première partie publiée en termes de volume. Le sous-titre d'origine se terminait par : « trois régimes, trois paradoxes », le nouveau finit par « trois régimes à l'épreuve de la souveraineté d'accès ».

*** Note sur l'essai 12 (en français : Intelligence Artefactuelle du Patrimoine de l'Humanité), sans aucun doute le plus inattendu de tout le cycle : d'abord parce qu'il apporte rétrospectivement une cohérence nouvelle aux onze essais précédents. 

Des notions qui pouvaient sembler appartenir à des domaines distincts — communication, sens, mémoire, travail, souveraineté, information, discernement — apparaissent alors comme les composantes d'une même question : celle de la transmission des héritages dans un monde profondément transformé par les intelligences artificielles.

Mais il est surprenant pour une seconde raison, plus importante encore.

Contrairement aux essais précédents, il ne débouche pas seulement sur un cadre théorique. Il conduit à la conception d'une infrastructure concrète : IAPH (Intelligentia Artefacta Patrimonii Humanitatis).

Le constat de départ est simple. L'humanité dispose déjà d'un patrimoine d'une richesse extraordinaire : œuvres, langues, traditions, savoirs, institutions, événements, archives, mémoires collectives. Pourtant, l'essentiel de ce patrimoine demeure dispersé dans une multitude de bases de données, de bibliothèques, de musées, d'archives, de collections privées et de corpus spécialisés qui communiquent peu entre eux, voire jamais.

Cette dispersion n'est pas seulement un problème d'accès. C'est un problème d'intelligibilité.

Nous conservons d'innombrables héritages, mais nous peinons à percevoir les relations qui les unissent, les trajectoires qui les traversent, les questions communes qu'ils continuent de poser à travers le temps.

L'ambition d'IAPH est précisément de répondre à cette situation.

Non en créant un patrimoine nouveau, mais en donnant sens au patrimoine existant.

Non en remplaçant les institutions patrimoniales, mais en les reliant.

Non en accumulant davantage d'informations, mais en transformant une dispersion documentaire en intelligibilité patrimonielle.

Cette distinction patrimonial/patrimoniel n'est pas fortuite. Dans ce cycle, le terme patrimonial désigne ce qui relève de l'héritage lui-même : les œuvres, les lieux, les langues, les savoirs, les traditions, les archives et les traces reçues du passé. Le terme patrimoniel désigne en revanche ce que nous faisons de cet héritage : les choix d'interprétation, de transmission, de réactivation et de mise en relation qui lui donnent sens dans le présent.

Le patrimonial est reçu, le patrimoniel est assumé. L'un désigne l'héritage. L'autre désigne la manière dont nous répondons - et répondrons - de cet héritage, en qualité de dépositaires, devant les générations passées, présentes et futures.

L'ambition du projet est précisément de faire passer l'humanité d'une situation de dispersion patrimoniale à une capacité d'intelligence patrimonielle, condition sine qua non d'un véritable régime patrimoniel.

À travers la plateforme IAPH, l'essai 12 passe donc un seuil que les précédents n'avaient pas franchi : il ne se contente plus d'interpréter une transformation historique, mais propose un dispositif destiné à agir sur elle. 

- - -

Note terminologique. Dans l'ensemble du cycle, j'emploie tantôt l'expression courante intelligence artificielle, tantôt celle d'intelligence artefactuelle. Mon usage privilégie cette seconde formulation, que je considère plus précise et correcte.

Le terme artificiel désigne traditionnellement ce qui est fabriqué par opposition à ce qui est naturel. Le terme artefactuel renvoie plus spécifiquement à un artefact, c'est-à-dire à une réalité conçue, produite et médiée par l'activité humaine.

L'expression intelligence artefactuelle permet ainsi de souligner que ces systèmes ne constituent ni une intelligence naturelle ni une intelligence humaine, mais une forme d'intelligence produite par des artefacts techniques, reposant sur des infrastructures, des données, des modèles et des communautés humaines qui en conditionnent l'existence et le fonctionnement.

Toutefois, l'expression intelligence artificielle demeure aujourd'hui universellement implantée dans l'usage, dans les institutions, dans la recherche et dans le débat public. Elle est donc conservée lorsque les exigences de lisibilité ou les références citées le justifient.

Ce choix terminologique ne relève pas d'une simple préférence lexicale. Il reflète une thèse centrale de ce cycle : ces systèmes doivent être compris non comme des entités autonomes ou concurrentes de l'humain, mais comme des artefacts inscrits dans des environnements techniques, sociaux, informationnels et patrimoniaux dont ils demeurent indissociables.

Cette précision n'enlève rien à leur importance anthropologique. Bien au contraire. Parce qu'ils manipulent le langage, produisent - voire industrialisent - des réponses plausibles et participent directement à l'espace communicationnel humain, ces artefacts sont appelés à devenir des interlocuteurs quotidiens des individus, des organisations et des sociétés. L'enjeu n'est donc pas de savoir s'ils sont humains, mais de comprendre comment les humains apprendront à vivre, à penser, à travailler et à transmettre en dialogue permanent avec eux. 

Conclusion

Lorsque le premier essai fut rédigé, beaucoup des questions abordées dans ce cycle pouvaient encore sembler théoriques. Aujourd'hui, elles sont devenues politiques, économiques, culturelles et civilisationnelles.

La souveraineté algorithmique, la mémoire machinique, la gouvernance des modèles, le discernement humain et la transmission des patrimoines ne constituent plus des sujets périphériques, ils dessinent déjà les contours du monde dans lequel nous entrons.

Ce cycle représente ma contribution à cette réflexion.

Non comme un point d'arrivée, mais comme une invitation à poursuivre l'enquête...



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